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Catherine II et Friedrich Melchior Grimm: les clés d’une correspondance cryptique

Friday, 14 July, 2017
Catherine II, par Fiodor Rokotov, 1763.
Catherine II, par Fiodor Rokotov, 1763.

On comprendrait difficilement l’intense relation d’échanges et de transferts culturels qui s’est établie entre l’Europe occidentale et la Russie dans le dernier tiers du XVIIIe siècle sans étudier la correspondance, entre 1764 et 1796, de Catherine II, Impératrice de Toutes les Russies, et de son principal agent d’influence, Friedrich Melchior Grimm, natif de Ratisbonne établi à Paris qui fut longtemps le directeur de la Correspondance littéraire destinée aux têtes couronnées du continent. Cette correspondance ne comporte pas moins de « 430 lettres », ce chiffre étant cependant « donné à titre approximatif parce que les limites entre les lettres ne sont pas toujours très nettes », les épistoliers pouvant inclure dans une énorme « pancarte » plusieurs lettres écrites à des dates successives. Elle n’était jusqu’alors connue que par les éditions données par Iakov Karlovitch Grot dans le Recueil de la Société impériale russe d’histoire en 1878 (lettres de Catherine II à Grimm, t. 23) et 1885 (lettres de Grimm à Catherine II, t. 44). Quelque utiles qu’aient pu être ces éditions à des générations de chercheurs, force est de reconnaître qu’elles ont fait leur temps. Outre le fait que la séparation des correspondance active et passive en deux volumes rendait difficile de suivre le fil de l’échange, Grot ignorait plusieurs manuscrits, commit certaines erreurs et retrancha des lettres certains passages qu’il jugeait malséants.

Aussi attendait-on avec impatience l’édition de cette correspondance par Sergueï Karp, directeur de recherche à l’Institut d’histoire universelle de l’Académie des sciences de Russie, qui travaille depuis longtemps sur Voltaire, Diderot, Grimm et leurs relations avec la Russie. Il a fait paraître en juillet 2016 le premier volume d’une édition qui devrait en comporter au moins six autres[1]. Il couvre les années 1763-1778 qui virent Grimm passer du statut de simple commissionnaire à celui de principal agent de l’Impératrice. Faute de disposer de ce volume au format papier, on pourra le consulter au format électronique sur le site de l’éditeur moscovite.

Force est d’évoquer la qualité, la richesse et l’importance de l’échange épistolaire. Plus qu’un agent de premier plan, Catherine II a trouvé en Grimm un ami et un confident avec lequel elle pouvait plaisanter en toute liberté. Ne lui a-t-elle pas écrit : « avec vous je jase mais n’écris jamais […] je prefere de m’amusér et de laisser aller ma main », ou, mieux encore, « je n’ai jamais écrit à personne comme vous»? Si cette correspondance est en ce sens familière ou « privée », elle est aussi « artistique » et « politique » pour reprendre le titre de l’édition. Catherine II n’était pas une simple collectionneuse mais une collectionneuse de collections; c’est à Grimm qu’elle confia le soin d’acquérir les bibliothèques de Diderot, de Galiani et de Voltaire, les loges du Vatican, pour ne donner que ces quelques exemples de cette frénésie d’acquisitions, de sorte qu’il n’est pas exagéré d’écrire que la Russie est redevable à l’Impératrice de la richesse de certaines de ses plus grandes institutions culturelles, comme la Bibliothèque nationale de Russie et le Musée de l’Ermitage.

Friedrich Melchior Grimm, gravure de Lecerf, dessin de Carmontelle, 1769.
Friedrich Melchior Grimm, gravure de Lecerf, dessin de Carmontelle, 1769.

On soulignera tout particulièrement la qualité des notes éditoriales de S. Karp. Elles sont requises pour éclairer la lecture de ces lettres qui, « dans la plupart des cas[,] sont strictement personnelles et volontairement obscures : c’est ainsi que Catherine a voulu les protéger contre la curiosité des tierces personnes ». S’adressant en 1801 à l’empereur Alexandre Ier, petit-fils de Catherine II, peu après son avènement, Grimm ne constatait-il pas « qu’il s’était établi entre l’immortelle et son pauvre correspondant, une espèce de dictionnaire qui a besoin d’une clef pour ne pas rester énigmatique »? Telle est cette clé que S. Karp offre au lecteur en faisant la lumière sur ce qui était destiné à rester obscur.

On s’attachera à l’« Introduction » pour au moins deux raisons : la première, due à l’éditeur général, consiste dans une étude précise de l’évolution du rôle joué par Grimm qui a su se rendre indispensable à l’Impératrice ; la seconde, œuvre de G. Dulac et de C. Scharf, étudie avec finesse les particularités de son maniement du français et de l’allemand. Surprenant est, en ce qui concerne la première de ces langues, le paradoxe d’une souveraine qui recourt tout à la fois à des néologismes éloquents et à des tournures archaïsantes, que l’Impératrice a parfois héritées de son institutrice huguenote, Mme Cardel, parfois du théâtre de la Foire et parfois aussi de la plume de Voltaire, qu’elle considérait comme son « maître » dans le domaine des belles-lettres. On sait en revanche qu’elle ne possédait que des rudiments d’anglais et qu’elle maîtrisait mal le russe.

S. Karp décrit admirablement l’arrière-plan de cette Correspondance. Suite au coup d’État par lequel son mari Pierre III fut renversé en 1762, Catherine II éprouva le besoin de justifier idéologiquement son règne tant au plan intérieur que sur la scène internationale, en sollicitant la plume des philosophes français qui façonnaient l’opinion publique. Grimm fut incontestablement le principal intermédiaire entre l’Impératrice et la scène philosophique occidentale. Mais contre l’opinion qui consiste à croire que les philosophes furent naïvement manipulés par une souveraine machiavélique, S. Karp considère fort justement, d’une part, que Catherine II a bien été la fille des Lumières, mettant en œuvre de nombreuses réformes qui ont permis une modernisation sans précédent de la Russie, et que, si instrumentalisation il y a eu, elle fut réciproque, les philosophes jouissant de l’actif soutien de cette puissante cour et ayant « utilisé l’exemple russe comme argument rhétorique pour critiquer les pratiques de la monarchie française » dont ils dénonçaient le despotisme.

Frappant est le contraste de la Correspondance de Catherine II avec Voltaire, d’une part, et Grimm, d’autre part. Alors que la première est soigneusement relue et revue, empreinte de formalisme, la seconde est spontanée, souvent écrite à la diable et emplie de facéties. S. Karp montre clairement que leur liberté de ton « abolissait fictivement la distance sociale » qui les séparait. Il fait également justice de l’interprétation, notamment accréditée par Grot, consistant à dénoncer les « flatteries » obséquieuses dont les lettres de Grimm seraient farcies. Il remarque fort justement que « l’humour respectueux » des lettres de Grimm ne s’apparente pas à de la flatterie et que les « formes outrées de la politesse restaient traditionnelles au XVIIIe siècle, comme une composante obligatoire du dialogue entre un souveraine et un simple mortel » (à preuve, les lettres de Diderot ou de Voltaire). Catherine II ne se laissait pas prendre à ces éloges obligés, elle qui se moquait d’elle-même et de ses obligations de souveraine. Ce qui prime dans les lettres de Grimm, c’est leur humour : « ses plaisanteries et ses sarcasmes contribuaient largement à créer cette atmosphère de complicité et de gaieté dans laquelle purent se développer leurs relations ».

Tout spécialiste du siècle des Lumières en général, et de Voltaire en particulier, devra désormais se référer à l’édition des lettres de l’Impératrice et de Grimm qu’on ne nommera désormais plus que « l’édition Karp » et dont on attend avec impatience l’achèvement tant elle contribue à renouveler notre compréhension du dernier tiers du XVIIIe siècle.

– Christophe Paillard

[1] Catherine II de Russie. Friedrich Melchior Grimm. Une correspondance privée, artistique et politique au siècle des Lumières. Tome I. 1764-1778, édition critique par Sergueï Karp, avec la collaboration de Georges Dulac, Christoph Frank, Sergueï Iskioul, Gérard Kahn, Ulla Kölving, Nadezda Plavinskaia, Vladislav Rjéoustki et Claus Scharf, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, et Monuments de la pensée historique, Moscou, 2016, lxxxiv p., 341 p. et 3 p. non paginées, 26 illustrations.

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