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Le Siècle de Louis XIV en alphabet

Thursday, 18 May, 2017

Il est de ces textes du corpus voltairien qui passent relativement inaperçus aujourd’hui, malgré leur succès au dix-huitième siècle. C’est le cas du ‘Catalogue de la plupart des écrivains français qui ont paru dans le siècle de Louis XIV, pour servir à l’histoire littéraire de ce temps’, de même que des autres listes, d’‘Artistes célèbres’, de ‘Maréchaux’, de ‘Ministres d’État’, des ‘Souverains contemporains’, faisant partie du Siècle de Louis XIV, publiés cette semaine dans le tome 12 des Œuvres complètes de Voltaire.

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L’époque de Voltaire était friande de listes. Il n’y a pas que le fameux Mille e tre du Don Juan de Da Ponte et de Mozart: depuis le Moyen Age, on compile toutes sortes de biens, de figures, d’objets et de concepts à l’usage des gens de lettres, des marchands, des orateurs, des juristes, etc., pour soulager la mémoire et pour s’y retrouver dans les méandres de la culture. L’auteur du Dictionnaire philosophique est aussi exemplaire de cette pensée par liste, qui cherche à cataloguer, non tant pour compiler à l’infini comme dans les Cornucopiae de la Renaissance, mais au contraire, selon un esprit à la fois pratique et synthétique, pour rendre le savoir compréhensible et portatif. La chronologie de Hénault (le Nouvel Abrégé chronologique de l’histoire de France, 1749) dont la forme pour un lecteur moderne peut sembler un peu bizarre, se vendait pourtant très bien au dix-huitième siècle.

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Loin d’être une vaine addition érudite de noms propres, le ‘Catalogue des écrivains’ et les autres listes servent à ‘illustrer’ le Siècle de Louis XIV, et ceci aux deux sens du terme: il s’agit à la fois d’exemplifier la thèse que Voltaire développe dans le chapitre 32 du Siècle, ‘Des beaux-arts’, selon laquelle Louis XIV est un grand monarque parce qu’il a encouragé les arts et les sciences, et de mettre en lumière le lustre de son règne, apogée de l’esprit humain, qui supplante tous les autres siècles par l’excellence (et l’abondance) de ses productions d’esprit. La forme du catalogue permet aussi à Voltaire de prendre quelque liberté par rapport au récit officiel du Siècle, offrant la possibilité de jeux de renvois et de polyphonie.

Au fil des rééditions, Voltaire amplifie ses listes: il ajoute de nouvelles entrées, il développe aussi des anecdotes piquantes, cite des vers inédits, répond à des journalistes, polémique avec ses contemporains. S’il n’est pas le premier à avoir produit un dictionnaire des grands hommes du Grand Siècle (Charles Perrault, l’auteur des Contes de ma mère l’Oye, a aussi publié des Hommes illustres en 1696), Voltaire se distingue nettement de ses devanciers, en particulier par le style de ses notices. Faisant rarement dans l’hagiographie, l’historien de la littérature du dix-septième siècle cherche souvent, au contraire, à en souligner les particularités, voire les bizarreries.

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On connaît bien Nicolas Boileau, le satiriste traducteur de l’Art poétique et du Traité du Sublime, mais beaucoup moins ses frères, dont Jacques Boileau: ‘Docteur de Sorbonne: esprit bizarre, qui a fait des livres bizarres écrits dans un latin extraordinaire, comme L’Histoire des flagellants, Les Attouchements impudiques, Les Habits des prêtres. On lui demandait pourquoi il écrivait toujours en latin. C’est, dit-il, de peur que ces évêques me lisent; ils me persécuteraient’ (OCV, t.12, p.62-63). L’évêque Bossuet est certes un prédicateur respecté, auteur des Oraisons funèbres et du Discours sur l’histoire universelle; mais on raconte, à tort bien sûr, qu’il a vécu marié avec une certaine Des-Vieux, et qu’un certain auteur plaisantin, St Hyacinthe, serait issu de ce mariage scandaleux… Le peintre Jean Jouvenet, élève de Le Brun, ‘a peint presque tous les objets d’une couleur un peu jaune’: c’est qu’‘il les voyait de cette couleur par une singulière conformation d’organes’ (p.212).

Il n’y a pas que des noms célèbres dans les listes consacrées aux auteurs et aux artistes qui ont marqué le siècle de Louis XIV: Voltaire cherche aussi à faire œuvre de mémoire, et s’assure que la postérité n’oublie pas le nom de ces petits poètes, historiens érudits, chroniqueurs, traducteurs, dont la muse ou le labeur ont aussi contribué à faire du Grand Siècle le ‘chef-d’œuvre de l’esprit humain’.

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Le nom de Voltaire, qui a écrit ses premiers poèmes alors que le vieux roi était toujours en vie, aurait dû selon toute logique figurer dans le ‘Catalogue des écrivains’. Modestie oblige, il n’y est pas, mais ce n’est pas sans clin d’œil: en effet, après la dernière notice, consacrée à Voiture, Voltaire écrit: ‘Ce n’est pas la peine de pousser plus loin ce catalogue’…

– Jean-Alexandre Perras

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