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Les index des OCV: principes, entraves et usage

Friday, 6 September, 2019

Les avis diffèrent sur ce qui fait un bon index, cet outil devant répondre à toutes sortes d’impératifs parfois contradictoires. Quel doit en être le niveau de détail, par exemple? Un travail détaillé nécessite du temps, et donc de l’argent. De ce fait, il n’est pas rare de trouver des ouvrages pourvus d’un index tellement général qu’il ne sera que de peu d’utilité au lecteur. D’autres index, comme celui compilé par Theodore Besterman pour la première édition de sa Correspondance complète de Voltaire, sont le résultat d’un travail considérable dont le seul coût, de nos jours, suffirait à dissuader la plupart des éditeurs. Ce même index de la correspondance révèle un autre problème: bien qu’il constitue une mine d’informations pour les chercheurs, l’information recherchée n’y est pas toujours facile à trouver. Le défi, pour les Œuvres complètes de Voltaire, était donc de trouver le bon équilibre.

Chaque volume des Œuvres complètes de Voltaire comporte un index des noms propres. L’Essai sur les mœurs et les Questions sur l’Encyclopédie présentent de surcroît un index analytique. Un index cumulatif regroupe les différents index établis pour les volumes d’un même ouvrage pris séparément, et ceci vaut également pour le Siècle de Louis XIV.

La nature d’un index des noms propres dans les OCV a pu varier au fil des ans, mais dans l’ensemble les lignes directrices qui sous-tendent ces index ont obéi à certains critères de sélection ou d’exclusion, ce qui explique, par exemple, la présence des noms de personnes et l’absence des noms de lieux. En règle générale, tous les auteurs et ouvrages précèdant le dix-neuvième siècle apparaissent dans un index. Au-delà de cette limite, seuls les auteurs qui sont cités ou qui font l’objet d’une discussion sont incorporés.

Avec le temps, les index ont eu tendance à être plus englobants et plus systématiques. Les correspondants de Voltaire mentionnés dans l’annotation sont pris en ligne de compte. L’identification des individus est devenue plus précise, en partie grâce à un outil de recherche tel que Electronic Enlightenment. Autrement, nous nous basons autant que faire se peut sur Le Petit Robert des noms propres. Les personnes auxquelles il est fait référence uniquement par leur statut, leur titre ou par un lien de parenté ont été progressivement identifiées et leurs noms apparaissent dans les index. La translitération des noms issus d’une langue autre que le français ou l’anglais pose d’inévitables problèmes difficilement contournables. Contrairement au texte des OCV, nous ne respectons pas dans les index l’orthographe de Voltaire pour les noms propres mais nous l’indiquons entre parenthèses lorsque l’écart est trop grand, ou bien nous faisons un renvoi.

Voltaire sait de qui il parle et se trompe rarement. Il peut d’une fois sur l’autre faire erreur sur les liens de parenté ou sur un nom, mais ces cas restent exceptionnels et sont plutôt dus aux sources. Ceci dit, Voltaire peut être vague si son propos ne nécéssite pas une nomenclature élaborée. Dans un texte intitulé Lettre de Monsieur de Voltaire
 sur son Essai de l’Histoire de Louis XIV
 à Milord Harvey, garde des sceaux d’Angleterre (OCV, t.11B, p.192, lignes 7-9 de la variante 34-43), on lit à propos de Louis XIV: ‘Il chargea de l’éducation de son fils et de son petit-fils les plus éloquents et les plus savants hommes de l’Europe’. Le fils est Monseigneur, le Grand Dauphin, Louis de France, et le petit-fils est le duc de Bourgogne, fils de ce dernier, qui porte également le nom de Louis de France; les plus éloquents et les plus savants hommes sont Bossuet et Fénelon, mais ils ne sont pas indexés parce que la référence telle que Voltaire la présente est trop générale. Voltaire parle de Louis XIV et de l’importance qu’il attachait à l’éducation de ses enfants, et si point n’est besoin ici pour Voltaire de spécifier le nom de ces enfants, le lecteur pourra toutefois apprécier de les retrouver dans l’index.

Dans les Annales de l’Empire (OCV, t.44C, p.406, lignes 159-61), on lit:

“Le 7 juillet l’empereur Léopold, l’impératrice sa belle-mère, l’impératrice sa femme, les archiducs, les archiduchesses, toute leur maison abandonnent Vienne et se retirent à Lintz.”

Nous identifions les deux impératrices parce qu’il s’agit d’individus pris isolément, mais non pas les archiducs et les archiduchesses dans la mesure où il s’agit de plusieurs personnes regroupées sous un même vocable; des limites s’imposent afin de ne pas surcharger un index inutilement.

L’identification des personnes en cause présente différents degrés de difficulté. Dans une variante longue de 485 lignes du chapitre 24 du Siècle de Louis XIV (voir OCV, t.11B, p.127 et suivantes), nous lisons aux lignes 201-206:

“Le roi Stanislas, beau-père de Louis XV déjà nommé roi de Pologne en 1704, fut élu roi en 1733, de la manière la plus légitime et la plus solennelle. Mais l’empereur Charles VI fit procéder à une autre élection appuyée par ses armes et par celles de la Russie. Le fils du dernier roi de Pologne, électeur de Saxe, qui avait épousé une nièce de Charles VI, l’emporta sur son concurrent.”

Le dernier roi de Pologne est Auguste II ou Frédéric-Auguste II, électeur de Saxe; son fils est Auguste III; la nièce de Charles VI est Marie-Josèphe de Habsbourg, archiduchesse d’Autriche, fille de Joseph Ier. Ces personnages sont historiquement connus et il n’est pas difficile de les identifier. Les choses se compliquent pour les figures de moindre envergure. Ainsi dans les Annales, OCV, t.44B, nous avons plusieurs personnes qui portent le nom de Jean.

indexing OCV

Et même chose pour Frédéric:

indexing OCV

Le travail des annotateurs apporte une aide indispensable à la compréhension du texte et à l’établissement d’un index, mais il existe toujours des lacunes qui nécessitent une recherche étendue et requièrent un retour aux sources utilisées par Voltaire. Même là, les choses ne sont pas toujours évidentes si les sources elles-mêmes manquent de précision. Ainsi en va-t-il du baron de Gonsfeld chez Vanel (OCV, t.44C, p.412, note 36), ou du comte de Thaun chez Barre (OCV, t.44C, p.434, note 69): impossible d’en savoir davantage sur eux. Les Annales de l’Empire, qui sont pour l’essentiel une suite de noms ou de titres de personnages ininterrompue à la manière d’un dictionnaire chronologique, abondent en problèmes semblables. Alors pourquoi chercher à les identifier de façon précise? D’abord, parce qu’ils sont mentionnés; ensuite, parce que sinon les textes de Voltaire et leur annotation restent peuplés de fantômes.

L’index analytique compilé par mes soins pour l’Essai sur les mœurs s’organise en fonction des principes exposés ci-dessous. Voltaire n’étant pas un penseur conceptuel, nous nous sommes efforcés de cerner ses thèmes de prédilection, ses points d’ancrage, sa géographie politique (les villes apparaissent dans ces index analytiques). Les thèmes que nous avons repérés sont ses catégories analytiques et aident à comprendre la causalité historique telle que la perçoit Voltaire: les traits de caractère, la psychologie des sentiments, son obsession pour la bâtardise (qui pour lui annonce parfois – mais pas toujours – l’hypocrisie, et renvoie donc aux traits de caractère), le fanatisme, l’intolérance, la cruauté, l’idée d’usurpation. Puis viennent les facteurs économiques (commerce, finances, marine) et techniques (armement, inventions, voies de communication); les jugements de valeur (à propos de l’anarchie, la barbarie, le goût, l’ignorance, la superstition). Il faut distinguer les éléments qui permettent à Voltaire de comprendre le devenir d’une nation à travers le gouvernement d’un monarque ou d’un pape, et celui d’un individu pris en particulier: ils ne sont pas du même ordre mais ils peuvent s’entrecroiser. Doivent s’ajouter les emprunts culturels, les comparaisons et les relations entre les peuples ou entre individus, les mariages dynastiques, l’adultère, le climat, la démographie, le droit, la critique biblique, la critique littéraire, les fables historiques: la liste est longue et instructive.

A des fins de comparaison et pour mieux apprécier la différence entre un index d’une œuvre de Voltaire au dix-huitième siècle et ceux des OCV, le lecteur pourra se reporter utilement à l’analyse de l’index établi pour l’Essai sur les mœurs par Simon Bigex que Voltaire louangeait (voir OCV, t.27, p.413-19).

Il est clair, à la lecture de ce qui précède, qu’il n’existe pas de recette miracle pour faire un bon index. On a souvent dit que l’avènement du traitement de texte informatique simplifierait considérablement la création des index, mais à moins que l’ordinateur ne soit programmé pour tout indexer (ce qui produit inévitablement une masse de données difficilement exploitable), l’intervention d’une personne humaine qualifiée demeure indispensable à l’élaboration d’un index cohérent. Nous osons espérer que les indexeurs des OCV sont parvenus à atteindre cette cohérence.

– Dominique Lussier
(avec la participation de Martin Smith)

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