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Obstinément Voltaire. La redécouverte en Suisse d’un portrait par Jean Huber

Thursday, 10 October, 2019

L’heureuse rencontre de deux personnalités tout à fait hors du commun est à l’origine d’une suite de portraits de Voltaire – silhouettes, dessins, gravures, aquarelles, conversation pieces à l’huile délicieuses – d’une remarquable modernité (la plupart de ces petits tableaux à l’huile ont été achetés par Catherine de Russie, du vivant de Voltaire, et ils sont conservés à l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg). D’un côté nous avons le philosophe, désormais au seuil de la vieillesse et au faîte de sa célébrité, recherchant une demeure dans les alentours de Genève sur les rives du lac Léman, de l’autre Jean Huber (Chambésy 1721-1786 Lausanne) qui fait sa connaissance par hasard.

Issu de la meilleure société genevoise, d’origine huguenote, appartenant au milieu financier international, Jean Huber n’a rien du sérieux légèrement apprêté de ses concitoyens. Au contraire, il est d’un naturel vif, imprévisible, plein d’humour, aux multiples intérêts et à l’aise partout: il a tout pour séduire le philosophe. Jean Huber avait reçu l’éducation typique de son rang, séjour à l’étranger, d’abord à la cour du landgrave de Hesse-Kassel puis dans le Piémont chez Charles-Emmanuel III, roi de Sardaigne. Il aimait jouer de la musique, chasser au faucon, oiseau dont il étudiait scientifiquement le comportement; il se consacrait aussi à la peinture, sans avoir jamais pris de leçons.

Silvia Mazzoleni book cover

L’amitié entre les deux hommes durera une vingtaine d’années, avec des hauts et des bas, exacerbés par leurs fortes personnalités. Ils arriveront à se voir presque quotidiennement: Huber est d’abord hôte aux Délices, la charmante propriété genevoise que Voltaire occupera pendant quatre ans, puis au château de Ferney.

Témoin de l’activité frénétique du patriarche s’adonnant à ses activités champêtres de ‘monarque sans couronne’, débordant de projets et recevant régulièrement des visiteurs venus de toute l’Europe, un observateur aussi fin que Huber ne pouvait manquer d’être frappé par la physionomie de Voltaire, par ses innombrables expressions faciales, et par l’énergie déployée par l’homme maigrissime et vieillissant, fragile et tremblotant, mais soutenu par une détermination hors du commun.

Il était inévitable que tôt ou tard Huber se mettrait au travail armé de papier et de ciseaux pour découper des silhouettes du philosophe, lui qui était passé maître dans cette forme artistique. Par la suite Jean Huber produisit aussi croquis, dessins, et de nombreuses gravures représentant son ami philosophe, toujours dans le but presque obsessionnel de s’approcher le plus possible de la vérité de ce visage aux mille expressions, tour à tour émerveillé, fâché, mort de fatigue, autoritaire, sarcastique, déçu, méprisant, pensif… et toujours théâtral.

Ses croquis sont loin des nombreuses représentations officielles du célèbre homme de lettres, les yeux investigateurs levés vers le ciel. Chez Huber, l’intention est diamétralement opposée. D’une façon inédite et très moderne, il veut nous restituer simplement l’être humain avec son sarcasme, ses défauts, ses mauvaises humeurs, ses peurs, sa mélancolie face au temps qui passe… Ce peintre détaille aussi scrupuleusement les mises très drôles de Voltaire, ‘à faire pouffer de rire’, et les perruques démodées à la Louis XIV que le patriarche adopte à Ferney, et dont lui-même est le premier à s’amuser.

Quand à Paris ces gravures très recherchées se diffusent, la patience de Voltaire est à bout, non pas parce qu’il aspire à la discrétion mais parce que, selon lui, Huber l’exploite en se moquant de lui, et en en tirant par-dessus le marché toute la gloire possible… et le philosophe le fait savoir publiquement, par exemple dans l’Epître CXIV: A Horace. Huber sent alors qu’il doit se défendre rapidement, notamment parce qu’il tient trop à cette amitié, qui, en effet, sera rétablie par la suite: ‘Ne concevrez-vous pas qu’il faut des ombres à votre portrait, qu’il faut des contrastes à une lumière que personne ne pourrait soutenir […] Je vous ai dit cent fois que je savais précisément la dose de ridicule qu'il fallait à votre gloire. Il est de fait que depuis quinze ans que selon vous, monsieur, je travaille à la ternir, elle n’a fait que croître et embellir […] Imitez le bon Dieu qui n’en fait que rire’ (Lettre de Huber à Voltaire, 30 octobre 1772).

Voltaire, par Jean Huber et Andrienne Cannac

Voltaire, par Jean Huber et Andrienne Cannac. Collection particulière, Suisse.

A la rencontre de Voltaire et Huber, rencontre aussi passionnante qu’unique, se rattache la découverte d’un ‘nouveau’ portrait de Voltaire à l’aquarelle, découpé, dans une niche Louis XVI brodée (troisième quart du dix-huitième siècle), accroché depuis toujours dans le château d’Hauteville (sur Vevey), et vendu aux enchères du château en 2015.

Jean Huber a fréquenté à plusieurs reprises cette magnifique propriété de goût italien. Située sur les ravissantes collines du lac Léman, elle appartenait à Pierre-Philippe Cannac. Provenant d’une famille huguenote d’origine lyonnaise qui avait cherché refuge en Suisse à la suite de la révocation de l’édit de Nantes, Pierre-Philippe s’était marié avec la genevoise Andrienne Cannac née Huber, tante de Jean. Ils entretenaient des rapports affectueux avec leur neveu espiègle et hors du commun, en particulier pendant les vacances d’été à Hauteville, où d’autres découpages de Huber ont été trouvés.

Comme divertissement estival, ce portrait singulier – on ne connaît qu’un autre portrait de Voltaire à l’aquarelle par Huber sur carton découpé[1] – a été réalisé à quatre mains, conjuguant ainsi le savoir-faire du neveu et celui de Mme Cannac, dans le domaine de la broderie des vêtements et de la niche. Le but aurait été de montrer leur adhésion à la pensée voltairienne, en exhibant aussi la parenté entre les Cannac et les Huber.

Ce tableau mérite toute notre attention parce que sa découverte et son attribution ajoutent un chaînon significatif au répertoire de l’œuvre de Jean Huber.

– Silvia Mazzoleni

[1] Grimm, Diderot et al., Correspondance littéraire, philosophique et critique, éd. M. Tourneux, t.10 (Paris, 1879), p.98-99.

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