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‘Je soussigné barbouilleur d’écrits inutiles’

Thursday, 16 January, 2020

‘Je soussigné barbouilleur d’écrits inutiles, donne pouvoir à qui voudra de m’acheter la terre qu’il voudra, pour le prix qu’il voudra, où je vivrai tant qu’il voudra, comme il voudra, avec qui il voudra. Fait où il lui plaît. V.’ Ce court texte, résultat sans doute d’une plaisanterie dont les circonstances nous sont malheureusement inconnues, est l’un des morceaux rassemblés dans le volume de Fragments divers qui clôt la partie littéraire des Œuvres complètes de Voltaire (la correspondance, les marginalia et les textes attribués suivent). Le manuscrit de cette procuration fictive, éditée par John Renwick dans ce tome 84 des Œuvres complètes, est effectivement une bribe issue de la plume du grand écrivain qu’il aurait lui-même probablement qualifiée d’‘écrit inutile’. Qu’aurait-il pensé du volume qui vient de paraître?

Complete Works of Voltaire 84

Le tome 84, ‘Fragments divers’, daté ‘2020’, prend sa place à côté du tome 85, l’un des premiers volumes à paraître sous la direction de Th. Besterman en 1968.

Un fragment est considéré comme une chose rare et précieuse, le plus souvent incomplète, qui nous est parvenue d’un passé proche ou lointain. Sa survie doit souvent quelque chose au hasard. Voltaire emploie le mot dans ce sens, par exemple dans Dieu et les hommes (1769):

‘Les Juifs avaient une telle passion pour le merveilleux que lorsque leurs vainqueurs leur permirent de retourner à Jérusalem, ils s’avisèrent de composer une histoire de Moïse encore plus fabuleuse que celle qui a obtenu le titre de canonique. Nous en avons un fragment assez considérable traduit par le savant Gilbert Gaumin, dédié au cardinal de Bérule. Voici les principales aventures rapportées dans ce fragment aussi singulier que peu connu. …’ (Chapitre 24, OCV, t.69, p.385)

Ou encore, dans le Commentaire historique (1776):

‘Le fameux comte de Bonneval devenu pacha turc, et qu’il [Voltaire] avait vu autrefois chez M. le grand prieur de Vendôme, lui écrivait alors de Constantinople, et fut en correspondance avec lui pendant quelque temps. On n’a retrouvé de ce commerce épistolaire qu’un seul fragment que nous transcrivons. …’ (OCV, t.78C, p.42-43)

Cependant, Voltaire aurait-il vu ses propres fragments du même œil? Car il a beau être l’auteur prolifique que l’on sait, les fragments n’en demeurent pas moins précieux, même s’il aurait sans doute été horrifié de voir publier une édition critique de papiers qu’il ne destinait pas à la publication. A l’exception des notes de travail, dont une poignée est publiée ici sous le titre de Fragments de carnets, et des corrections qu’il a apportées à une préface de Baculard d’Arnaud, les textes que nous publions ici n’ont rien de lacunaire, mais cette collection hétéroclite et aléatoire de courts textes jette un nouvel éclairage sur plusieurs facettes de la vie littéraire – et moins littéraire – de Voltaire.

Il y a d’abord un certain nombre de textes dans le sens plus traditionnel du terme, qui évoquent des sujets chers à Voltaire: la Bible; la question de l’âme des bêtes; la nécessité de rester unis entre philosophes face à l’Infâme; la dramaturgie. D’autres encore concernent des activités d’édition: une préface inédite pour une collection prévue de ses œuvres; un avis et des instructions pour l’imprimeur concernant une édition de La Henriade publiée en 1770; une dédicace inédite pour un ouvrage paru à Berlin au moment où son séjour en Prusse tournait mal. Enfin, une troisième sorte de texte nous transporte au plus près de l’écrivain: ses rapports avec la poste; sa façon de classer ses lettres et autres papiers; des notes de travail qui préparaient des écrits plus développés.

Le fragment dont une page est reproduite ci-dessous nous montre Voltaire au travail: il prend des notes à partir de ses lectures sur l’‘histoire orientale’ tout en ajoutant ses propres observations aussi. On le voit revenir sur son manuscrit pour identifier les passages qui l’intéressent le plus, ce qu’il fait en dessinant des espèces de ‘mains’ stylisées qui ressemblent à des ‘6’ penchés. Il apporte des compléments en marge. Il note à plusieurs reprises la source de sa lecture (les Voyages de monsieur le chevalier Chardin, en Perse et autres lieux de l’Orient, de Jean Chardin), et cite des vers persans en traduction. Cette édition des fragments de carnets découverts depuis la publication en 1968 des Notebooks de Voltaire par Theodore Besterman fournissait l’occasion pour nous de faire une analyse plus poussée de ses notes de travail.

Complete Works of Voltaire 84

Fragment 48a (manuscrit autographe), f.7r. Oxford, Voltaire Foundation: MS20.

Outre l’intérêt des découvertes et des nouvelles perspectives, éditer de tels textes procure le plaisir de travailler avec des documents autographes. Nous jugeons que ce volume de fragments, quelque disparates qu’ils soient, apporte du nouveau dans le domaine des études sur notre auteur en révélant aux lecteurs ses papiers restants et des brouillons qu’il n’avait pas jugé bon de publier. N’en déplaise à Voltaire.

– Gillian Pink

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