Back to top

‘Artifex quidam nomine Newton’

Thursday, 4 June, 2020
Oculus artificialis teledioptricus sive Telescopium
‘Oculus artificialis teledioptricus sive Telescopium’, t.1, page de titre. (Google Books)

Dans la première réédition des Lettres philosophiques parue en 1739, Voltaire a remplacé la dernière phrase de la XVIe Lettre ‘Sur l’optique de M. Newton’ par les lignes suivantes: ‘Il était encore peu connu en Europe quand il fit cette découverte. J’ai vu un petit livre composé environ ce temps-là dans lequel, en parlant du télescope de Newton, on le prend pour un lunetier: Artifex quidam Anglus nomine Newton. La renommée l’a bien vengé depuis.’[1]

Gustave Lanson avait cherché en vain la source du syntagme latin que Voltaire répétera à chaque nouvelle édition jusqu’en 1756. Nous savons désormais qu’il l’a déniché dans l’ouvrage très technique d’un savant prémontré (et non jésuite, comme il l’écrira en 1756[2]), le bavarois Johann Zahn (1641-1707), publié à Würzburg en trois tomes en 1685-1686 sous le titre Oculus artificialis teledioptricus sive Telescopium. Dans cette nouvelle fin de la XVIe Lettre, Voltaire observe avec étonnement que la renommée de Newton, déjà bien établie en Angleterre grâce à son télescope et ses recherches sur la lumière publiées en 1672 et 1675, était encore inexistante sur le continent au moment où Zahn publia son ‘petit livre’ – un in-quarto de 181 pages tout de même. Alors que Voltaire a consacré, dans la première version de 1734, pas moins de trois lettres aux grandes découvertes de Newton, mentionnant comme en passant son invention du télescope à réflexion, cette invention acquiert de plus en plus d’importance dans les versions ultérieures grâce à l’immortelle formule du prémontré bavarois: Anglus quidam artifex Newtonus (Oculus artificialis, t.3, p.151).

Replica of Newton's telescope presented to the Royal Society in 1672

Réplique du télescope que Newton présenta à la Royal Society en 1672. (Wikimedia Commons, © Andrew Dunn)

De 1739 à 1756, ce syntagme latin revient avec insistance, mais la signification symbolique dont il est chargé change selon le contexte. En 1739, Voltaire peut se flatter d’avoir contribué à la renommée dont Newton commence à jouir sur le continent, mais un patriotisme étroit et borné continue de rejeter les découvertes du savant anglais pour des raisons mesquines de fierté nationale. Attaqué par le cartésien Banières d’être mauvais Français, Voltaire répond dans l’édition de 1742 que la renommée du ‘lunetier’ n’est plus à faire.

En 1751, Newton a définitivement gagné la partie mais l’affrontement entre les philosophes et leurs adversaires a commencé. Ceux-ci sont loin de confondre Newton avec un lunetier, mais lui intentent un procès en athéisme. Au moment où paraît le Discours préliminaire de D’Alembert, il ne s’agit plus de défendre Descartes contre Newton ni la France contre l’Angleterre, mais la nouvelle philosophie, dont les hérauts s’appellent Newton, Locke, Clarke et Leibniz.

En 1756, Voltaire modifie les lettres sur Newton une dernière fois, et de façon radicale: toute la partie scientifique est supprimée. Face au triomphe de Newton en France, il estime probablement que ses explications ne font plus le poids. Qui plus est, Voltaire a commencé à prendre ses distances avec la ‘métaphysique’ de Newton, attitude qui s’accentuera dans les années qui vont suivre.[3] Dans un court morceau intitulé sobrement ‘De Newton’, les trois découvertes du savant anglais sont ramassées dans un court paragraphe, puis Voltaire passe à l’invention du télescope à réflexion, à laquelle il accorde deux fois plus de place qu’au calcul infinitésimal, à l’attraction et à la lumière.

Ce qui reste, c’est l’ouvrier Newton, le faiseur de lunettes, artifex quidam. Voltaire avait le don de repérer et d’exploiter le détail qui fait mouche: après la pomme et le prisme, l’artifex quidam du prémontré bavarois Zahn s’est taillé une place de choix dans l’imaginaire scientifique voltairien.[4]

– Gerhardt Stenger

[1] Lettres philosophiques, suivies des Derniers écrits sur Dieu, éd. Gerhardt Stenger (Paris, 2006), p.170, var. b.

[2] Ibid., p.293.

[3] Voir l’introduction à notre édition des Lettres philosophiques, p.50-57.

[4] Voir notre article ‘Artifex quidam nomine Newton: à propos de la XVIe Lettre philosophique de Voltaire’ à paraître dans la Revue d’histoire littéraire de la France en novembre 2020.

Share