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L’âme de Voltaire dans tous ses états: l’édition critique de la version clandestine de la ‘Lettre sur Locke’

Tuesday, 3 March, 2020
John Locke

John Locke, par Godfrey Kneller (1697).

En 1733, la première version de la Lettre sur Locke est écartée par Voltaire des Lettres sur les Anglais à cause de ses audaces quasi-matérialistes qui risquent d'entraîner la censure de l'ensemble du recueil. Une nouvelle version sensiblement remaniée et édulcorée est finalement publiée en tant que lettre 13 de l’ouvrage. Mais Voltaire reprend la version d’origine en 1736 et développe la comparaison entre l'homme et l'animal, en allant bien au-delà des allusions prudentes de Locke dans son Essai sur l’entendement humain (1690): de la possibilité d’une “matière pensante”, le pas est glissant vers l’affirmation d’un lien essentiel entre l’“organisation” des corps et leurs propriétés cognitives. La Lettre lui échappe alors et connaît une circulation manuscrite et de nombreuses éditions au cours du dix-huitième siècle.

Paris, BnF (Arsenal): Ms 2557

Paris, BnF (Arsenal): Ms 2557.

Notre édition critique a exigé une véritable enquête de détective selon plusieurs pistes ouvertes par les “nouvelles à la main” qui annoncent au mois de juin 1736 la diffusion d'une version inédite de la Lettre sur Locke. Toutes ces pistes ont conduit à un recueil de manuscrits clandestins conservé à l'Arsenal, qui s'est révélé être la source de toutes les copies manuscrites connues et des très nombreuses éditions publiées au cours du dix-huitième siècle. Chemin faisant, il s'agissait de démasquer les ennemis de Voltaire et leurs complices – une bande de “usual suspects” – qui ont œuvré à la diffusion de la Lettre et d'autres écrits audacieux de Voltaire. On découvre ainsi au bout de l'enquête une stratégie concertée de comploteurs qui exploitent un aspect des compositions de Voltaire qui le rend vulnérable: son irréligion. Voltaire a beau tempêter, multipliant les dénégations et les désaveux; il porte plainte, il fait lancer des enquêtes, des perquisitions, des saisies, des arrestations et des interrogatoires; imprimeurs, libraires, colporteurs, pamphlétistes, journalistes, auteurs petits et grands, et un violoniste de l'opéra, tous y passent, mais rien n'y fait: dans l'ombre, les autorités de l'Etat veillent au grain et assurent l'impunité aux coupables.

Alexis Piron, gravure de Nicolas Le Mir

Alexis Piron, gravure de Nicolas Le Mir d’après un tableau de Nicolas Bernard Michel Lépicié, dans ‘Œuvres choisies’ (Paris, Duchesne, 1773).

Nos recherches révèlent une série d'initiatives malveillantes de la part des ennemis de Voltaire, Alexis Piron en tête: il est jaloux des succès de Voltaire et indigné de la désinvolture méprisante que le poète-philosophe affiche à son égard. Or, Piron fréquente Moncrif à la Société du Bout du Banc; il obtient une copie de la Lettre clandestine et la fait publier par son complice “calotin”, le journaliste La Varenne. La Marre, le protégé de Voltaire, est déjà entré dans le complot : dès 1735, il collabore avec Moncrif dans la publication d'un Recueil du cosmopolite (1735) comportant la première édition – ignorée jusqu'ici – de l'Epître à Uranie. Ce recueil fait partie d'une véritable campagne de publication des écrits compromettants de Voltaire, comme le révèle le conte anti-voltairien de Piron intitulé La Malle-Bosse, publié pour la première fois dans les Mémoires de l’Académie des colporteurs (1748) et de nouveau dans les Voltariana (1749).

François-Augustin Paradis de Moncrif

François-Augustin Paradis de Moncrif, portrait attribué à Maurice-Quentin de La Tour.

Notre enquête fondée sur les ornements typographiques a permis d'identifier les principaux coupables: Prault fils, d'abord, qui recueille tout écrit compromettant qui sort de la plume de Voltaire; Simon fils, ensuite, qui se cache derrière le pseudonyme de “Pierre Poppy” et publie en 1738 la première édition française de la Lettre sur Locke. Quelques années plus tard, ce même Simon fils – imprimeur officiel de l’archevêque de Paris – publie, avec l'ornement caractéristique de la “tête de philosophe ébouriffé”, les Pensées philosophiques de Diderot et l’Essai sur l’origine des connaissances humaines de Condillac. Les ennemis de Voltaire publient ainsi les œuvres scandaleuses de Voltaire dans l'intention de le compromettre auprès des autorités en mettant en évidence ses convictions anti-chrétiennes. Maurepas n'attend qu'un tel prétexte pour le faire condamner.

Page de titre

Page de titre de l’édition publiée chez Pierre Poppy en 1744.

Autre piste qui impose, elle aussi, une révision de la biographie voltairienne: la Lettre de Voltaire est connue à la cour du prince royal Frédéric (futur roi Frédéric II) à Rheinsberg, malgré l'étroite surveillance dont celui-ci fait l'objet de la part du “diable” Manteuffel, qui défend l'autorité de la philosophie de Wolff, conçue comme indispensable à l'Etat de Brandebourg à la fois comme philosophie politique de la souveraineté et comme philosophie religieuse de l’immatérialité et de l’immortalité de l’âme. La diffusion de la Lettre au Brandebourg s’explique par une indiscrétion de Thiriot, le fidèle ami et secrétaire de Voltaire, qui se fait valoir auprès du futur roi Frédéric II de Prusse en lui envoyant la Lettre clandestine de Voltaire au mois de juin 1736, bien avant que Voltaire ne décide de le faire à son tour au mois de novembre: cet envoi par Thiriot entraîne, par l'intermédiaire du marquis de La Chétardie, la conversion philosophique du prince, qui rejette désormais l'autorité de Manteuffel et le système de Wolff. Il s'avère que la diffusion secrète de la Lettre sur Locke provoque la “conversion” philosophique du prince royal, la disgrâce de Manteuffel ainsi que la rupture définitive entre l’Aufklärung wolffienne et les Lumières voltairiennes.

C'est donc une histoire doublement secrète que révèle l'édition de la version clandestine de la Lettre sur Locke. C'est grâce à ces trahisons et à cette circulation clandestine que la Lettre de Voltaire a pu jouer son rôle – avec les réflexions de Guillaume Lamy, de Bayle, de Collins et de Toland – dans l'émergence de la pensée matérialiste au cœur des Lumières françaises.

– Antony McKenna et Gianluca Mori

 

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